Orbis Linguarum Vol. 9 (1998)
Strasbourg
Le préfixe dé-, dés-: Privation ou inversion? Le cas des verbes préfixés dont la base réfère à une partie d'un tout
Le
problème de l'identification, de l'interprétation et de la classification
du préfixe dé- dés-, généralement
appelé privatif ou négatif, a été discuté sous divers angles durant ces vingts
dernières années. Deux axes opposés
se dégagent des analyses entreprises. Partant d'une interrogation
concernant l'existence ou la non existence d'une instruction commune à tous les verbes préfixés
par dé-, il s'agit pour les uns de montrer qu'il existe une
instruction de base, une sorte d'invariant
sémantique et pour les autres au contraire de prouver qu'il est
nécessaire de poser plusieurs préfixes homonymes.
Dans une étude qui se destinera plus largement à l'analyse
morpho-sémantique des verbes préfixés par dé-
dés-, je propose ici de restreindre mon champ d'investigation aux verbes
dont les bases réfèrent à une partie physique concrète
d'un tout, qui soient paraphrasables, pour la majorité d'entre eux, par "
enlever au tout, réfèrent du c.o.d, la partie dénotée par la base".
Désosser un poulet =
enlever les os du poulet.
Démancher un balai = enlever le manche du balai.
Dessaler de l'eau de
mer = enlever le sel de l'eau.
Déboutonner un
manteau = enlever les boutons*
Par
conséquent je me limiterai aux formations à base nominale et verbale
à formant nominal, quand la catégorie grammaticale de la base est a
priori et hors contexte indécidable.
1.Dés-oss-er, dé-feuill-er, dé-mât-er,
| dé- |nom| -er|V
L'adjonction
du préfixe à la base permet de faire un verbe à partir d'un nom.
Le verbe N-er n'existe pas.
On ne
peut concevoir qu'un seul schéma morpho-sémantique.
2. Dé- graiss-er ou dé-graisser, de-ssal-er
ou de-ssaler?
| dé-| |nom|-er|v| V
Au
verbe préfixé par dé- correspond un
antonyme positif V à formant nominal.
On peut prévoir au moins deux schémas
morpho-sémantiques, selon que le préfixe s'applique à la base verbale
ou à la base nominale.
Cette étude s'organise autour des pôles
étroitement liés que sont la morphologie et la sémantique lexicales. Je
présenterai brièvement quelques
aspects de la morphologie dérivationnelle, en m'inspirant du
modèle de Danielle Corbin, ainsi que quelques aspects des travaux plus
récents dans le domaine des relations et des fonctionnements méronymiques.
Sachant que le sémantisme de dé- est général, on s'interrogera sur le
mécanisme de son interprétation, pour faire apparaître ce que les particularités
sémantiques des bases ont de déterminant dans la spécification sémantique du préfixe. En l'occurrence, nous
verrons pourquoi, comment et dans quelles limites s'articulent la notion de privation
et celle de partie/tout.
La position que j'aimerais soutenir
à plus longue échéance, est à mi-chemin entre celles évoquées
plus haut. Mon souci n'est pas d'arrondir les angles, mais de rendre compte des
constantes et des différences telles qu'elles sont ressenties généralement,
notamment dans les dictionnaires et plus généralement par les locuteurs.
Les dérivés étudiés ici, ont des bases
extrêmement typées, aussi sont-ils un excellent terrain d'observation
des mécanismes de spécifications sémantiques et pourront, je l'espère
à travers l'analyse qui en est faite, fournir quelques pistes de
recherche pour l'étude de l'ensemble des dérivés préfixés par dé- négatif.
Avant d'examiner plus avant les verbes qui
servent à illustrer la thèse que je défends, j'aimerais faire un
bref tour d'horizon des travaux consacrés à dé-. La controverse peut se résumer à l'alternative pour ou
contre un traitement unifié du préfixe dé-.
La critique n'est pas mon but, au contraire, c'est à partir et grâce aux
études antérieures que mon travail s'organise.
M.N.Gary-Prieur (1976), C. Muller (1990),
ont opté pour la première solution.
M.N.Gary-Prieur, décrit dé- comme un opérateur d'inversion.
Cette inversion, dé-V n'est pas
nécessairement celle d'un processus, mais elle définit un processus aboutissant
au résultat opposé à celui décrit par V. Ainsi le résultat de déboutonner
est l'inverse du résultat de boutonner.
Elle conclut que "enlever un objet
et inverser un processus constituent deux formulations approximatives de la
même propriété linguistique" (p.118). Or l'approximation
pourrait cacher sous une étiquette trop puissante des caractéristiques
susceptibles d'être déterminantes. En somme nous risquons l'amalgame.
Car, si dans l'exemple cité on peut
définir dé- comme un opérareur
d'inversion, le sémantisme de dé-V ne
peut pas être réduit à cette seule indication, notamment lorsqu'en
face de dé-V il n'existe pas de
processus V antérieur ou pour des
processus pour lesquels aucune réversibilité n'est envisageable, comme pour désosser car on ne peut ni *osser, ni *re-osser un poulet. D'autre part, si on peut concevoir *mât-er ou*re-mâter un voilier dans la pratique, ces verbes ne sont pas
attestés.
J.P. Boons (1984: 95-126), confirme que dé-V
ne décrit pas exactement un procès inverse, à l'exception de quelques couples de verbes comme escalader et desescalader, (comparables
à monter/descendre) mais un
résultat inverse. Il pose dans les deux cas, un état initial et un état final
dont la différence tient au procès. Un état initial qui est le point de
départ ou l'ensemble des conditions qui doivent être remplies pour que le
procès puisse avoir lieu. L'état initial de dé-V correspond à l'état final de V, il mentionne également l'information médiane,
c'est-à-dire les informations liées au passage d'un état initial
à un état final. Les conclusions auxquelles M.N. Gary-Prieur aboutit
"font abstraction de certaines particularités du procès, mais aussi
d'informations apparemment plus importantes comme par exemple
l'instrumentation, la gestuelle etc... pour ne prendre en compte que l'état de
chose considéré comme le résultat du procès, ou son point de
départ".
Pour C. Muller, il existe une unité
morphologique de sens constant dé-.
Le procès V décrit comme
positif étant celui dont l'effet est de rassembler les actants et le procès
dé-V signifierait une rupture de lien
entre les actants. Là encore, il semble légitime de s'interroger sur la
nature du lien qui unit les actants ou ce à quoi les actants
réfèrent, dans la mesure où ce lien entre pleinement dans le
sémantisme des bases, comme c'est le cas pour les bases nominales qui sont des
méronymes. Le lien entre os et poulet tout comme celui entre bouton et manteau, sont des liens de partie/tout. Pourtant les spécificités
de chacune de ces parties relativement au tout sont déterminantes pour le
sémantisme de désosser et déboutonner.
A l'opposé,
les partisans de l'homonymie sont J. Martinet (1985) et D. Corbin
(1987).
J. Martinet dégage de l'ensemble des
verbes préfixés par dé-, exception
faite de dé- à valeur
intensive, neuf grands types de verbes
classés en fonction de leur caractéristiques formelles et des séries
dérivationnelles dans lesquelles ils s'inscrivent pour aboutir à
distinguer deux valeurs cardinales, une valeur antonymique directement issue du
latin dis-, et une valeur ablative
issue du dé- latin. Elle constate par
ailleurs que ces valeurs cardinales s'accompagnent de variantes sémantiques. Il
est à noter également que la valeur antonymique s'oppose à toutes
les autres.
1-L'eau déborde de la casserole = valeur ablative
2-La femme de
chambre déborde le lit = valeur antonymique.
Dans les exemples fournis, on peut opposer
d'une certaine manière dé-bord-er
1, où l'eau, le contenu passe pardessus la partie bord de la casserole, le contenant
à dé-border 2, antonyme de border, faire ou mettre des bords.
Toutefois en règle générale, rien ne prouve que la valeur antonymique
soit réellement une valeur cardinale, ni qu'elle s'oppose à toutes les
autres. Car si nous avons la série boiser,
déboiser, pour laquelle il est possible de dire que dé- a une valeur antonymique, il est égalememt possible de dire que
dé- a une valeur privative comme dans
dés-herber. Quelle est la valeur la
plus basique? Je serais encline à penser que ces valeurs ne peuvent que
se compléter dans la mesure où l'antonymie est une relation lexicale
fondée sur un ou plusieurs traits sémantiques
de la base que les deux termes épuisent ensemble, le point de vue
concerne en outre l'organisation du lexique, puisqu'il y a création d'un mot
contraire morphologiquement construit en 2, le contraire peut être
attribué à une privation, ou à une inversion de processus ou
à un état de chose opposé, à l'éloignement, à la
cessation, etc...relativement à ce qui est posé par le terme premier. La
question de l'antonymie mériterait un développement, qui malheureusement ne
trouvera pas sa place ici.
Enfin, D. Corbin (1987) nie toute unité catégorielle profonde au préfixe, et pose qu'à une opération
dérivationnelle correspondent une opération sémantique, un rapport catégoriel
et une ou plusieurs opérations morphologiques. Par conséquent, son point de vue
exclut toute possibilité de rapprocher sémantiquement dessaler une morue de dessaler
de l'eau de mer, dans la mesure où comme nous l'avons vu, on peut
prédire au moins deux schémas formels
à partir de dessaler (une base
nominale allomorphique sal,
rattachable formellement et sémantiquement
au nom sel et une base verbale
saler). Il reste à prouver
dans des cas similaires, si effectivement contrairement à des cas apparemment clairs comme déborder (où dans les exemples cités, il y a un cas d'homonymie) la différence est
pertinente et autorise que nous les différencions au point d'en faire des homonymes. Sans remettre en cause un des principes
fondamentaux du modéle de D. Corbin, à savoir l'associativité, il
serait peut-être fructueux d'examiner de plus près certaines
associations sens-forme pour lesquelles la différence de sens liée aux
catégories grammaticales, verbe ou nom, n'est pas du tout évidente et pourrait
être sentie comme artificielle. Ce qui n'est bien entendu pas une
règle générale, puisque, comme le signale J. Engelkampf (1988: 303),
"les noms et les verbes diffèrent dans leur représentation mentale
et dans l'organisation de leur signification
dans la mémoire [...]La représentation mentale des noms et des verbes
(notamment celle des noms concrets et des verbes d'action) doit être
différente au regard de leur composante référentielle, parce-que la façon de
percevoir les objets diffère de la façon de percevoir les actions".
Cela ne signifie pas qu'il faille en conclure comme M. N. Gary-Prieur que inverser un processus et enlever un objet sont deux formulations
approximativement identiques de la même propriété linguistique, mais
que dans la réalité et dans certains cas seulement, faire le processus inverse
se résume à enlever un objet, sans aucune instrumentation, ni gestuelle
suffisamment marquante pour être susceptible d'entrer dans le sémantisme
du verbe (saler= mettre du sel, dessaler= faire en sorte que le sel ne
soit plus là). Ce qui pourrait être confirmé par le fait que comme
le souligne J. Engelkamp(1988: 303), "c'est
bien connu que les noms sont mieux retenus que les verbes dans les expériences sur la mémoire", et
pourrait légitimer le fait qu'on veuille analyser avec plus de précision
les dérivés dont la base est verbale
à formant nominal.
Ce que j'aimerais montrer, c'est que l'on
peut à partir d'un modèle de morphologie dérivationnelle
associatif, comme l'est celui de D. Corbin, aboutir à des conclusions
différentes des siennes, c'est-à-dire parvenir à faire ressortir
une instruction de base commune à tous les verbes préfixés par dé- négatif, même si de prime
abord la possibilité de dégager plusieures
règles de construction de mot à partir d'une même
structure de surface ne favorise pas une telle hypothèse et que ce
qu'elle qualifie d'homonymie pourrait n'être qu'une variante sémantique.
A l'opposé, à s'en tenir à une unité catégorielle de sens constant, on
risque de passer sous silence certaines discriminations morpho-sémantiques et certaines caractéristiques sémantiques des
bases, ainsi que les effets prédictibles des contextes.
Il existe bel et bien une différence
d'effet entre désosser une épaule de
mouton qui signifie enlever l'os
et déboutonner un manteau,qui ne
signifie pas enlever les boutons,
mais ouvrir
le manteau en dissociant les deux pans qui sont rattachables par un système de
boutons/boutonnières ou
encore un néologisme comme désapprendre
qui ne renvoie pas au processus inverse d'apprendre,
un processus d'ailleurs difficile à imaginer, ni même simplement au résultat inverse, mais à la perte
de ce qui a été appris. Que faut-il mettre à l'opposé de la notion d'apprendre qui signifie mettre en oeuvre un processus visant
à l'acquisition d'un savoir, d'une
compétence. Il y aurait peut-être une distinction à
faire entre le résultat d'apprendre qui pourrait être savoir et le
résultat de désapprendre qui n'est
pas simplement une négation de type ne
pas savoir mais plutôt une négation de type ne plus savoir pour laquelle la notion de perte s'ajoute à
celle du constat de non existence. D'autres
effets de sens sont directement
imputables au co-texte, pour dégoudronner par exemple,
l'interprétation de les ouvriers
dégoudronnent la route est différente de à chaque
passage les camions dégoudronnent un peu plus la route, la nature animée ou
inanimée du premier actant agit sur le sens du verbe, le caractère + ou
– contrôlé de l'action est pertinent. Il est possible de multiplier les
exemples sans pour autant désespérer de trouver à l'ensemble une cohérence.
En posant plusieurs
niveaux d'analyse, qu'il s'agirait de déterminer, il est envisageable de rendre compte du fait que les verbes
préfixés par dé- négatif sont
structurables en vertu de leurs propriétés intrinsèquement linguistiques
à un niveau de base, mais que nous sommes bien obligée d'intégrer dans l'analyse du sens les
caractéristiques sémantiques des bases, les variations syntaxiques et de
renvoyer d'une manière ou d'une autre à une ou des structures non
linguistiques.
Pour l'heure, je me contenterai
de montrer que les effets de sens ne sont pas infinis, qu' au contraire
ils sont prédictibles et catégorisables en partie au moins, eu égard à
la structure morpho-sémantique des dérivés et/ou au sémantisme des bases. Cette
donnée n'est pas suffisante et ne peut prétendre à elle seule expliquer
le mécanisme sémantique. Il faudrait intégrer
dans l'analyse des paramètres que nous devrons ignorer dans un premier temps (co-texte et contextes...) et enfin
prouver que les effets de sens peuvent être rattachés à un sens de
base qui signifierait peut-ètre une quelconque modification d'ordre
spatial concrète ou abstraite (cf. les thèses localistes).
Ces quelques réflexions font place à l'étude proprement
dite des dérivés dont la base est méronymique, je commencerai par présenter
quelques éléments de morphologie dérivationnelle et préfixale en m'appuyant
sur quelques aspects du modèle de D. Corbin que j'appliquerai aux
dérivés retenus ici. Je ferai ensuite une brève excursion du côté de la
relation lexicale de partie/tout et je finirai en proposant une ébauche de
typologie des dérivés qui prend en compte quelques grands principes de la
division partie/tout, dans la mesure où ceux-ci apportent de l'eau
à notre moulin.
1 Quelques aspects du modèle de morphologie dérivationnelle de
D.Corbin (1987):
Ce
modèle à la vertu de m'avoir permis d'inventorier à partir
des données du C-D Rom du Grand Robert, les mots qui sont dérivationnellement
construits et, par conséquent de cantonner mon analyse aux verbes segmentables
dé-base. L'abondance et
l'hétérogénéité des mots comportant en tête l'élément dé- est telle qu'il paraissait préférable
de délimiter, au moins dans un premier temps, l'objet d'étude. En second lieu,
il m'a permis d'élucider comment et pourquoi l'élément dé- pouvait offrir un multiplicité d'effets de sens.
D. Corbin propose dans une perspective générativiste de différencier la compétence
lexicale et la compétence dérivationnelle, qui selon elle, est conçue sur le
modèle de la compétence syntaxique et repose sur notre connaissance des
règles de construction de mots.
1-1 L'associativité:
On ne
retraite pas séparément les opérations sémantiques et les opérations formelles,
on retrouve la solidarité saussurienne entre le signifiant et le signifié.
Le mot construit doit avoir une structure formelle et une interprétation
sémantique associées, il faut que ses constituants aient des propriétés
catégorielles et sémantiques stables et reproductibles.
Pour désosser
par exemple, l'élément dés- est une
variante combinatoire de dé- devant
voyelle et h muet, sa valeur privative se retrouve dans dé- de défeuiller et il est dans
certains cas en distribution complémentaire avec le préfixe privatif é- (effeuiller...). Le radical oss- est également une variante
combinatoire contrainte par la graphie du son |s| entre deux voyelles orales,
il est identifiable au nom os, il
sert régulièrement à construire des mots, oss-ature, oss- ement, oss-eux..
Le préfixe formule une opération sur le
nom os. L'association de dés- et de os, aboutit à un procès tel que os soit séparé du tout dont il est une partie constitutive. Le sens
de désosser est bien, enlever l'os ou les os de...
1-2 La compositionnalité:
Le
sens d'un mot se construit en même
temps que sa structure morphologique et compositionnellement par
rapport à celle-ci. Cet aspect est essentiel dans la mesure où il
permet d'appréhender les multiples effets de
sens liés à l'application de dé-
à une base. Le préfixe sélectionne dans le sens des bases auxquelles il
peut s'appliquer, les propriétés conformes à son instruction, il sert
à formuler des opérations sur, et des relations entre les référents,
dans désosser un poulet, le préfixe
formule une opération entre os et poulet. Les propriétés sémantiques des
bases, englobent le sens de la base, à savoir pour l'exemple cité, os est une partie de, et le sens lié aux
catégories grammaticales dans la mesure où ce paramètre est
pertinent, le nom os réfère
à objet physique. Appliquer dé-
à un processus n'équivaut pas en règle général à appliquer
dé- à un nom ( dé-feuill-er,
dé-faire). Toutefois, j'emettrai quelques
réserves lorsque, comme je l'ai évoqué précédemment, le processus fait
intervenir un nom. Auquel cas, il est nécéssaire de se focaliser sur les
particularités sémantiques de la base verbale en question (confère la
différence entre dessaler et déboutonner). En somme, en ce qui
concerne dé- associé à des
bases dont les référents sont des parties d'un tout, il est prédictible que le
préfixe selectionne dans le sens de
la base cette propriété là, à moins que d'autres informations plus pregnantes viennent bloquer cette
sélection et l'orienter différemment.
1-3 Sens prédictible et sens lexicalisés:
Il existe selon D. Corbin des mécanismes
réguliers permettant d'expliquer les distorsions éventuelles entre les sens
lexicalisés et le sens prédictible. Pour désosser,
il existe au moins deux autres sens que enlever
l'os. Le premier est un sens analogique, désosser un poisson,
où arète est assimilé
à os, la paraphrase
définitoire reste très proche de la précédente. Le deuxième sens
dérive non pas du sens de la base, mais de celui du produit tout entier. Le
Littré propose comme synonyme, disséquer,
examiner, décomposer, entrer dans l'intérieur d'une personne. Les
informations retenues concernent la procédure d'extraction des os, une action
qui métaphoriquement rappelle le désossage. En somme on doit pouvoir expliquer
comment on passe de désosser un poulet
à un acrobate se désosse, se
désarticule.
2 La relation lexicale de partie/tout (D.A Cruse:1986, J. Lyons:1978)
Comme
je l'ai mentionné en II 1-2, nous posons que
le préfixe sélectionne dans les bases
auxquelles il s'applique, des propriétés sémantiques et catégorielles particulières,
en l'occurrence, être une partie
d'un tout.
2-1 Définition:
La
méronymie est une hiérarchie lexicale dont
la relation de dominance est la relation partie/tout. C'est une relation
entre un item lexical dénotant une partie et celui dénotant le tout correspondant. Par définition un os est
une partie du corps humain, le tronc celle d'un arbre entre autres.
2-2 Quelques complications dans le repérage et la délimitation des paires
en relation méronymique:
2-2-1 La transitivité: Correspondance lexique et réalité physique:
Le
repérage des paires méronymiques n'est pas évident dans la mesure où le
vocabulaire ne respecte pas scrupuleusement la structuration en parties des
objets physiques.
"Si du point de vue physique la relation entre des référents discrets
est clairement transitive, le fait qu'on puisse décrire une entité comme
faisant partie d'une autre entité, n'implique pas nécessairement qu'il existe
dans le vocabulaire une relation partie/tout entre les lexèmes qui
servent à référer à ces entités" (Lyons, 1978:)
Par
exemple le terme manche ne permet pas
d'identifier à lui seul une entité, on doit préciser, un manche de balai, de violon, la relation est clairement énoncée. Alors que pour le
terme orteil, la relation est incluse
dans le lexème. D'autre part si une tuile est une partie du toit qui est
une partie de la maison, on ne peut pas dire la maison a des tuiles.
2-2-2 Où commence et où s'arrète la relation de
partie/tout?
Lorsqu'il
s'agit de repérer des paires méronymiques, nous sommes d'emblée confrontés
à plusieurs difficultés.
Comment distinguer la nature du lien
sémantique existant entre la base nominale N1 du dérivé verbal et le nom N2
complément du verbe?
1-Déplumer une oie
2-Décaféiner
du café
3-Défroquer
un moine
4-Dépoter
une plante
5-Désherber
un champ
Les
mêmes structures syntaxiques servent à référer à des
relations différentes.
La relation entre N1 et N2 en 1 est
une relation clairement méronymique, en 2 N1 réfère à une substance qui entre dans la composition du tout, mais elle ne
présente pas les mêmes caractéristiques physiques que le tout, les
frontières ne sont pas clairement délimitées, on ne peut pas pointer la
partie comme en 1. En 3, selon le
point de vue, froc est en relation
d'appartenance possessive avec moine,
mais il peut être considéré comme un attribut monacal (à l'image
du sceptre et du roi). En 4, c'est
un autre type de relation d'inclusion, la relation
contenant/ contenu qui se distingue
de la méronymie. Dépoter un plante= enlever la plante du pot, plante est l'objet situé et pot l'objet situant, dans déplumer une oie= enlever les plumes de l'oie, oie
est l'objet situant et plume
l'objet situé, c'est toujours l'objet situé qui est à extraire. En 5 enfin, nous avons à faire
à une relation de contiguité topologique, champ étant la surface sur laquelle pousse herbe (cf. Chaffin, Winston et Herrmann (1987)).
3- Deux grands modèles de parties typiques en concurrence:
Les caractéristiques d'une partie apparaîtront au fil
de la typologie qui va suivre. Cette typologie propose de différencier
deux grands types de division partie/tout car selon D. A. Cruse (1986 et rééd.
1989), il existe deux grands modèles en concurrence. Il suggère
que "peut-être les choses vivantes serviraient de modèle pour
la classification dans les langues naturelles, de la mème façon il est
possible qu'originellement la division du corps humain en parties serve de
prototype pour toutes les hiérarchies partie/tout" mais précise-t-il
"il se pourrait bien que de nos jours la composition d'un objet construit
complexe, comme une voiture forme un prototype plus significatif".
Nous allons voir ce qui, dans la
structuration du tout en parties dans chacun des modèles, est
déterminant pour la spécification sémantique du préfixe. En d'autres termes, enlever une partie naturelle d'un tout naturel
n'offre pas un schéma d'interprétation identique à celui d'enlever une partie construite d'un artefact.
Cette
typologie est extrêmement simplifiée et n'intègre pas les cas
déviants, cette restriction ne devrait pas nuire à la démonstration. Je
me limiterai aux dérivés dont la base nominale réfère à une
partie typique, c'est-à-dire à des parties physiques concrètes
dont les frontières sont déterminées et non arbitraires, elles ont une
stabilité topologique. La partie est conçue elle-même comme un objet
individuel, elle a une fonction relativement au tout.
1- Le modèle de structuration en parties des entités naturelles
concrètes:
La
partie et le tout sont respectivement des objets individuels, avec une relative
autonomie puisqu'en principe, la partie est physiquement solidaire et
inséparable du tout. La partie peut etre incluse dans une autre partie.
Décapiter un homme
Dépiler des jambes
Décérébrer une grenouille
Désosser une épaule de mouton
Défeuiller un arbre
Dénerver une viande
Décorner un taureau
1-1 Le sens de dé-
est strictement privatif, il y a bien rupture de lien entre la partie et le
tout. La privation de la partie altère le tout, dans la mesure où
la partie est nécessaire pour que le tout soit physiquement bien formé. Cette
affirmation devrait être tempérée car il faudrait encore inclure dans la
description, des degrés de fonctionnalité, de nécessité et d'altération et
préciser le point de vue envisagé, priver
un homme de sa tête n'a pas la même valeur que priver une oie de ses plumes. Mais
là intervient dèjà un niveau d'analyse qui fait appel au
contexte socio-culturel.
1-2 |Dé- partie
naturelle-er|V ne peut pas être un antonyme, on ne peut en règle
générale lui opposer un processus | partie naturelle-er|V*. Il s'agit de faire
en sorte que quelque chose qui est naturellement et par définition là,
n'y soit plus. Le point de départ n'est pas un résultat, mais un état de fait.
2- Le modèle de structuration en parties des entités
concrètes construites:
Les
caractéristiques topologiques de la partie sont les mêmes que pour les
parties naturelles, mais en règle générale, une partie d'un artefact
est séparable et remplaçable par une partie identique, à l'exception des
entités pour lesquelles les parties soeurs sont d'un seul tenant à
l'image des parties naturelles d'un tout naturel (le manche et la lame d'un
couteau). Le critère le plus important est la fonctionnalité.
La séparabilité suppose que l'on puisse
mettre et enlever la partie sans altérer le tout, dans la mesure où
cette séparabilité est prévue, soit pour pouvoir par exemple, remplacer la
partie défectueuse, soit parce que la séparabilité ou la mobilité de la partie
est fonctionnelle.
2-1 Les parties sont nécessaires et fonctionnelles, la séparabilité n'est
pas fonctionnelle:
Démancher un balai
Démâter
un voilier
Décercler un tonneau
2-1-1 La relation partie/tout résulte d'un processus
antérieur, bien que |partie-er|V ne soit pas toujours attesté (mâter un voilier*). La rupture de lien entre la partie et le tout
altère le tout dans sa fonction principale, un voilier sans mât ne peut pas avancer, on ne peut pas utiliser un balai sans manche et que faire d'un tonneau sans cercles?.
2-1-2 Le préfixe peut sélectionner dans le sens de la base, soit le fait qu'elle
soit séparable (on peut enlever la partie,
la réparer, la changer et la replacer,
on enlève pour remettre et non pour priver), soit le fait
qu'étant une partie nécessaire, sa privation altère le tout (le vent a démàté le voilier=privation,
est différent de les ouvriers démâtent
le voilier= inverseur, d'ailleurs on dira plutôt le voilier a démâté, la valeur est clairement privative dans ce
cas).
2-2 Les parties sont séparables, leur mobilité est fonctionnelle, la
fonction de la partie est généralement locale:
Elles
sont conçues pour être
mobiles.
Décapoter un voiture
Décapuchonner un stylo
Débarrer une porte
Décadenasser une porte
Dégoupiller une grenade
Déboutonner un manteau?
2-2-1 Le préfixe sélectionne préfèrentiellement
la mobilité fonctionnelle de la partie, qui est conçue généralement pour
intervenir en tant qu'instrument dans un processus d'ouverture/ fermeture: la
rupture de lien entre la partie et le tout est fonctionnelle. Dans ces cas, le
sens privatif est bloqué. On ne dira pas qu'un
manteau sans bouton est déboutonné,
pas davantage qu'une voiture sans capote
est décapotée.
2-2-2. Le verbe
antonyme positif existe et nous avons tout lieu de croire que pour ces dérivés dé- s'applique à une base
verbale, qu'il sélectionne dans le sens de ces bases, des informations liées au
processus.
Il en ressort que enlever une partie pour priver n'a pas le même sens qu'enlever une partie pour la remplacer ou
encore enlever une partie instrumentale
pour ouvrir ou déclencher un mécanisme. On enlève le sel pour
dessaler, On enlève le bouton de la boutonnière pour ouvrir, on
enlève la goupille d'une grenade pour déclencher le mécanisme, on
enlève les os pour en débarrasser une viande, on enlève la
tête d'un homme pour le priver de la vie, etc...
En guise de mini synthèse, il semblerait que:
Le préfixe sélectionne pour la privation des propriétés telles que:
-être
une base nominale
-être
une partie naturelle
-être
solidaire du tout,
-n'être
pas conçue pour être séparée du tout
Le préfixe sélectionne préférentiellement pour l'inversion:
-être
une base verbale
-être
une partie construite instrumentale et mobile intervenant dans un pro- cessus (= le formant nominal de la
base verbale)
-être
séparable et remplaçable
-être
une partie fonctionnelle
-avoir
une fonction plutôt locale
La
structure morpho-sémantique des dérivés offre en structure profonde un ou
plusieurs schémas d'interprétation prédictibles selon que la base est nominale
ou verbale à formant nominal. Pour les bases nominales nous avons vu
qu'il y a peu ou pas d'ambiguités. Par contre, dés lors qu'au départ la
catégorie est indécidable, il est nécessaire de faire intervenir d'autres paramètres
comme le ròle de l'objet auquel la base réfère dans le processus
V et dé-V (confère la différence de traitement entre dessaler,
déboutonner...).
J'ai tenté de montrer que les particularités du lien qui unit les paires
méronymiques, entre dans le sémantisme des dérivés, dans la mesure où
certaines caractéristiques sont déterminantes, en ce sens qu'elles favorisent
ou bloquent tel ou tel sens.
Le rôle de dé- est de nier l'existence du lien entre N1 et N2, en agissant sur
la partie et le tout tels qu'ils sont au départ. En gros, il s'agit de refaire
de la partie un objet autonome. En règle générale la notion d'inversion
apparaît comme un effet beaucoup moins basique.
La création d'un lexème répond à un besoin, à une nécessité
de dénommer ce qu'on a le pouvoir, le besoin et la possibilité de faire. En la
matière la logique utilitaire est importante. En effet quel
intérèt y aurait-il à priver un objet construit d'une de ses
parties si ce n'est pour la remplacer. Par contre, il y a un intérèt
certain à débarrasser les entités naturelles des parties dont on ne peut
pas se servir ou à extraire d'un tout les parties utilisables.
C'est en élargissant cette analyse
à d'autres dérivés en dé-, que
les hypothèses émises seront confirmées ou infirmées, l'entreprise est
de taille.
Bibliographie sommaire:
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Sceller un piton dans le mur, desceller un piton du mur-Pour une syntaxe de la
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